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BlablaARTS - Brigitte Roussey

Expositions - Beaux-Arts

Max Ernst : "Au Rendez-vous des amis" - 1922

Commentaire Artistique

Au Rendez-vous de amis - 1922

Le grand peintre allemand Max Ernst (Brühl 1891- Paris 1976) a réalisé cette toile de 130X195 cm en décembre 1922. Elle est signée en bas et à droite, et elle est conservée depuis 1976 au Musée Ludwig de Cologne. L’artiste traitera ensuite deux fois ce thème du « Rendez-vous des amis », l’un en 1928, où les amis se changent en fleurs, et l’autre en 1931. On ne connait jusqu’à ce jour aucun dessin préparatoire à ce tableau.

 

Le contexte politique des années 20 est sombre : Staline est le secrétaire général du parti communiste de l’URSS et Mussolini est au pouvoir en Italie. L’Allemagne s’enfonçant de plus en plus dans le chaos, Max Ernst décide de quitter Cologne pour s’installer, via la Suisse, à Paris, le 2 septembre 1922. Paul Eluard et sa femme Gala l’accueillent et l’introduisent dans le cercle des dadaïstes parisiens. Paris est alors le creuset de tout ce que le monde peut compter d’avant-garde ! Les artistes et les hommes de lettre du groupe échangent leurs idées, organisent des expositions et s’amusent à se photographient dans des poses burlesques, en inventant leur propre jeu.

Le tableau

Max Ernst présente ses amis réunis sur un sommet rocheux entouré de montagnes enneigées. La scène se situe sous un ciel obscurci par le rayonnement d’un soleil noir, le soleil de la mélancolie dont parla Nerval. Pourtant cette obscurité n’empêche pas les personnages de se détacher dans une lumière blanche et pure. On note que la partie gauche de la composition, statique, s’oppose au dynamisme des personnages de droite. Ils sont 17 présentés comme sur les photos de groupe plus ou moins maladroites d’autrefois, et numérotés de 1 à 17 :

-A gauche : René Crevel – Philippe Soupault – Hans Arp – Max Ernst – Max Morise – Fiodor Dostoïevski – Rafaele Sanzio – Théodore Fraenkel – Paul Eluard et Jean-Paul Paulhan.

-A droite : Benjamin Péret– Louis Aragon – André Breton – Baargeld – Giorgio De Chirico – Gala Eluard et Robert Desnos. Une file de petits personnages arrivent à gauche du tableau, sous le auvent ; ils sont les futurs adeptes du surréalisme qui grossiront peu à peu le groupe. Ce tableau est une peinture manifeste où l’artiste indique la famille spirituelle qu’il s’est choisie désormais.

Analyse du tableau

photographie : Max Ernst - Dostoïevski et Jean-Paul Paulman

Plus que de simples portraits, le peintre ne s’est pas contenté de peindre ses amis mais plutôt de montrer ce qu’il pensait d’eux, en traits subtiles et parfois prophétiques. Il fait ici une analyse psychologique des fondateurs du Surréalisme. Certains sont debout, d’autres sont assis, leurs positions respectives servant à les désigner car rien n’est laissé au hasard : Max Ernst est assis irrévérencieusement sur les genoux de Dostoïevski tandis que Sanzio porte un costume de la Renaissance, pour annoncer qu’une nouvelle

Paul Eluard à gauche, Aragon derrière et André Breton

renaissance va se produire ; Gala, la belle muse de Max Ernst, se détourne comme pour quitter ses amis, Eluard ferme un poing en signe d’obstination et Crevel joue sur un piano invisible qui symbolise la musique silencieuse du rêve. André Breton vêtu d’une cape rouge flottante, s’empresse, avec des gestes de prédicateur, d’annoncer la vérité surréaliste : son premier manifeste surréaliste parait en 1924, et Robert Desnos arrive comme dans un rêve, en dansant. La petite nature morte à l’avant gauche du tableau ainsi que l’éclipse, seraient une reprise d’images de la revue « La Nature » de 1888.

Hallucinations, transes, hypnose collective…autant d’états seconds au cours desquels les protagonistes écrivent des textes, dictent des messages d’une force artistique cachée dans le subconscient de l’être (l’écriture automatique). On note les absences quelque peu curieuses de Tristan Tzara, contesté par le groupe, et de Francis Picabia ; Guillaume apollinaire, le poète et animateur de la vie littéraire et artistique parisienne, est décédé en 1918. Les différents jeux de mains des personnages, qui rappellent l’alphabet des sourds et muets approché par l’artiste dans son enfance, ainsi que ceux des souliers vernis noir portés par tous les personnages, rythment la musique silencieuse du tableau.

 

Partie gauche du tableau
gon et André Breton
Détail : Louis Aragon et André Breton

 

Détail : Max Ernst

Le style de la peinture

Le tracé est net, précis ; une éclipse se dessine sur un ciel noir, et les personnages se détachent très clairs sur ce fond sombre, comme s’ils étaient auréolés de lumière. Les coloris sont chauds, sombres, dans les camaïeux de bruns, ocres, noirs beiges ou gris. Il y a un contraste puissant entre le blanc des sommets enneigés et le ciel noir.

Ce tableau est à mi-chemin entre un paysage visionnaire et une photomontage. Nous remarquons qu’aucune note cordiale est à relever entre les amis, Max Ernst ayant voulu sans doute sous-entendre leurs discordes latentes qui préfigurent la fin de Dada au cours de l’hiver 1922-23.

Dans son tableau Max Ernst a emprunté des éléments de composition à un tableau célèbre de Raphaël : « La Dispute » (Vatican) qu’il connaissait probablement pour l’avoir vu copié par son père, peintre du dimanche. Peint à la gloire d’André Breton, le « pape » du Surréalisme, il est curieux de voir que ce dernier n’a pas souhaité posséder le tableau, qui sera vendu.

Considéré comme une charnière entre le mouvement Dada moribond et le Surréalisme naissant, le « Rendez-vous des amis » est un tableau-clé qui préfigure la phrase de Paul Eluard, de janvier 1925 :

 « Mais voilà venu le temps des hommes purs, des actes imprévus, des paroles en l’air, des illusions, des extases, des blasphèmes et de l’amour qui rêve »

Brigitte Roussey

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